Colloque du 14ème Forum International de la Météo et du Climat : un compte-rendu un peu plus critique

En mars dernier, en coopération avec le Comité d’organisation du 14ème Forum International de la Météo et du Climat (FIM) neuf Indisciplinés avons pu assister à une riche journée d’échanges consacrée à l’adaptation des infrastructures et des réseaux au changement climatique. A l’issue de cet évènement nous avons écrit, pour le dernier numéro de la Revue de la Météorologie (La Météorologie – n° 98 – août 2017), un bref compte-rendu qui revient de manière assez neutre sur les sujets qui ont été abordés. Mais nous avons aussi beaucoup échangé entre nous et avions envie de mettre par écrit un complément un peu plus critique des questions que ces débats ont soulevées entre nous.

« N’est-on pas allé un peu vite dans le cadrage de cette problématique de l’adaptation des infrastructures et des réseaux ? ». C’est la question qui semble émerger de notre analyse de cette journée :

Une pluralité de visions de ce qu’est l’adaptation qui reste totalement implicite. Au micro de l’auditorium de Jussieu se sont succédés des intervenants aussi divers qu’une chercheuse de Météo France, le directeur développement durable d’un grand groupe de télécommunication ou encore une élue de la Ville de Paris. Pourtant, il reste assez difficile de bien discerner les contours de la vision de chacun.  Cette configuration n’aide pas à mettre le doigt là où se situe vraiment le débat, là où pourrait émerger les controverses. Comme si, dans ce type de forums les discours devaient être consensuels. Comme si ce qu’était l’adaptation était une évidence largement partagée pour tout le monde. Comme si toutes les approches présentées étaient forcément compatibles et complémentaires.

Les lignes de force ne sont pas pour autant inexistantes et, en grattant un peu, on en distingue quelques-unes. Par exemple, lors des tables rondes de l’après-midi se sont clairement deux approches très différentes de l’adaptation qui ont été défendues par le représentant d’entreprises comme Ericsson et Schneider Electric ou par le Directeur général de CDC Biodiversité et le Haut Responsable à la résilience de la Ville de Paris. Alors que les premiers ancrent leur discours dans une vision très technologique et confiante dans le progrès technique et les opportunités économiques associées ; les seconds situent l’enjeu tout à fait ailleurs, sur le terrain des modes de gouvernance et des philosophies de la prise de décision dans l’incertain. C’est encore ce type d’oppositions qui a cristallisé lors d’une discussion sur les besoins de formation des ingénieurs pour faire face à des défis complexes comme l’est celui de l’adaptation. De la même manière, il est possible de distinguer, parmi les intervenants, des rapports très différents aux changements qui nous attendent : allant de simples ajustements à la marge à des transformations plus globales de nos modèles économiques. On devinait aussi des visions plus ou moins optimistes sur la prise en compte de l’avenir incertain. Ainsi, si la représentante d’EDF se voulait confiante dans dimensionnement des centrales actuelles et à venir, le représentant d’EPTB Seine Grands Lacs posait la question dans les prochaines années de potentiels conflits d’acteurs autour de la ressource en eau, par exemple si deux années de sécheresse se succédaient[1].

Malgré la richesse des échanges, cette journée a laissé l’impression d’un jeu de rôles un peu figé, trop bien distribué à l’avance. Celui-ci peut trouver une justification dans la diversité des besoins et les positionnements institutionnels des acteurs en présence. Pour certains l’adaptation est un enjeu prioritaire, pour d’autre, elle n’est qu’un sous-sujet de la transition énergétique et des risques associés. Tous n’entretiennent pas le même rapport aux conditions climatiques, à la connaissance scientifique sur le climat ni à la prise de décision.  Notre regret est que cette diversité des enjeux et des visions n’ait pas été plus exprimée, rendue visible, de manière à donner prise à la contradiction, pour que soient déployés les choix collectifs à faire et les alternatives dont nous disposons. De futures rencontres pourraient ainsi plus directement inviter leurs intervenants à clarifier leurs définitions de l’adaptation et proposer des clés de lecture de la pluralité des visions en présences et de leurs possibles complémentarités ou divergences.

Plus se parler oui, mais comment ?

Le Colloque du FIM se veut être un moment de rencontre entre chercheurs et décideurs, entre acteurs académiques et acteurs sociaux économiques. Les intervenants se sont largement inscrits dans cet esprit en mentionnant à de multiples reprises le besoin de plus interagir, de plus se parler pour mieux se comprendre, de trouver des synergies et de travailler ensemble. Derrière ces déclarations d’intention louables on peut néanmoins s’interroger :

Comment, à quelle occasion peut-on vraiment créer les conditions de cette interaction ? Les motivations, les intérêts, les agendas des uns et des autres peuvent-il vraiment converger ? Travailler ensemble nécessite en effet de dépasser de simples juxtapositions de propos, comme s’il y avait un temps de la recherche suivi d’un temps de l’action clairement discernables. Trouver des synergies, c’est plus que commander des prestations de service à un centre de recherche, en particulier quand il s’agit de manier des scénarios prospectifs assortis d’incertitudes dont l’interprétation n’est pas directe. Or les occasions d’aller plus loin ne sont pas si nombreuses ni si évidentes.

Quelques pistes intéressantes ont cependant pu être évoquées. Il s’agit principalement de projets communs qui peuvent servir de prétextes à des rapprochements dans la durée, mêlant opportunités industrielles, programmes de recherche et politiques publiques. Cela pourrait par exemple être le cas des Jeux Olympiques de Paris 2024 ou, de manière plus générale, de projets de territoire[2]. Les difficultés à construire et conduire de tels projets semblent d’ailleurs plus se situer du côté de leur montage institutionnel et financier que dans la relation entre scientifiques et décideurs.

Qui faut-il vraiment mettre autour de la table pour que cela fonctionne ?  De certains acteurs, pourtant directement concernés, on remarquait surtout l’absence. C’est le jeu de ce type d’événements de sélectionner les intervenants, d’inviter les plus visibles, ceux qui dédient des moyens et s’affichent sur le sujet[3]. Il nous semble néanmoins qu’auraient également eu leur place ici des représentants de PME/TPE, des directeurs financiers[4] ou encore des acteurs territoriaux issus de collectivités plus petites que Paris[5].

Au-delà de ces grands événements, quand on rentre dans le concret, au niveau d’un territoire ou d’une filière économique – il n’est probablement pas beaucoup plus opératoire de mettre « tout le monde autour de la table ». Toute la difficulté de l’exercice[6] est de construire les bons dispositifs, aux bonnes échelles, pour que différents collectifs puissent s’intéresser à la question, structurer leur vision du monde et interagir. Et de cela il n’a été que peu question.

Une autre remarque tient à la relative homogénéité des profils des personnes sollicitées sur ces questions. Très souvent il s’agit de gens très compétents – ingénieurs ou économistes – capables de réfléchir pour apporter des solutions techniques au problème tel qu’il est posé. Mais on ne peut s’empêcher d’imaginer ce que pourrait donner le cours des échanges si avaient été là des profils plus créatifs ou plus variés : qu’est-ce que l’adaptation d’un point de vue d’architecte, de designer, d’usagers des infrastructures mais aussi d’artistes, de citoyens impliqués dans la vie locale, d’éducateurs populaires ou de spécialistes des sciences cognitives par exemple ?

Ces nouveaux acteurs ne permettraient-ils pas de déplacer le cadrage de toutes ces questions et par là même les blocages, autant scientifiques que cognitifs, sur lesquels nous n’avons pas manqué de buter ?

Parmi ces blocages, il y avait notamment cette impression que certains des acteurs présents n’ont cessé de se renvoyer la balle pour savoir à qui il revient d’être proactif pour une meilleure prise en compte de ces sujets : est-ce aux pouvoirs publics de prendre leurs responsabilités et de fixer des règles, est-ce au marché de mieux évaluer ses risques et d’être en demande de plus d’adaptation ou bien est-ce aux entreprises de saisir l’opportunité de développer une offre nouvelle ?

Ce ping-pong des responsabilités, permet certes de jauger les possibilités et les limites des uns et des autres. Mais ces échanges de balles à répétition risquent aussi de limiter les interactions à des rapports de force dans un terrain trop vite délimité et de renvoyer l’image d’un manque d’une volonté réelle de passage à l’action.

L’enjeu est pourtant de parvenir à faire collectivement émerger des solutions pour explorer d’autres possibles. Aborder autrement ces questions, avec d’autres acteurs peut-être une manière de prolonger les échanges. Une seconde piste serait de rentrer plus dans le détail de situations concrètes, construisant un collectif nouveau autours d’un projet. L’adaptation invite en effet à faire évoluer des manières de faire bien stabilisées et de rouvrir les boîtes noires de processus bien huilés. Elle est forcément très dépendante de chaque contexte et de chaque situation, sans solution préexistante. Il est donc très difficile de raisonner sur des généralités et les petites phrases qui peuvent faire leur effet lors d’un colloque doivent être confrontées aux frottements de la réalité.

Texte issu d’un échange nourri entre 9 « Indisciplinés » : Thibaut Barbier, Pascale Bosboeuf, Vivian Dépoues, Antoine Gonthier, Philippine Huc, Palmira Messina, Morgan Raffray, Rémy Ruat et Mélodie Trolliet.

Notes :

[1] Questionnement dont s’est faite écho l’intervention du haut représentant à la résilience de la ville Paris.

[2] La co-construction de « services climatiques » revient aussi comme dynamiques structurelle (impulsée notamment par les politiques européennes) de cadrage de ces interactions entre recherche et mondes socio-économiques. Au-delà de l’expression qui reste très ouverte ; les modalités des agencements qui se mettent en place restent le plus souvent à déterminer.

[3] L’un des membres de notre groupe a pu suivre de près, en participant au sein du Comité scientifique à l’organisation du colloque, et témoigne qu’il ne s’est pas du tout agit de ne donner la parole qu’aux partenaires de l’événement mais qu’il n’est pas simple d’identifier et de mobiliser au-delà des plus grands acteurs qui sont en capacité de dédier du temps et des moyens à un sujet comme celui-ci et qui ont un discours (par ailleurs intéressant) à porter dessus.

[4] Et pas uniquement des directeurs du développement durable, bien que, d’une entreprise à l’autre ce rôle puisse être très différent et dans certains cas être réellement un poste stratégique.

[5] L’adaptation des territoires au changement climatique était le sujet de l’édition précédente du colloque.

[6] Qui fait par ailleurs l’objet d’une vaste littérature scientifique (sur la concertation, la « démocratie technique », etc.).

1 pensée sur “Colloque du 14ème Forum International de la Météo et du Climat : un compte-rendu un peu plus critique”

  1. Super articles merci pour vos réactions et réflexions à ce forum ! Peut-être que nous devons infiltrer ces structures de l’intérieur et créer une franc maçonnerie de l’adaptation 😉
    En espérant que les lignes bougent dans un futur proche.
    A bientôt,
    Adrien

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *